A l’heure où le direct télévisé envahit la culture professionnelle de tous les autres médias, grâce notamment à Twitter et Facebook, le passage de l’ouragan Sandy sur la Côte Est le 29 octobre 2012 a représenté un test grandeur nature pour l’infrastructure médiatique newyorkaise et pour les grandes chaînes d’info en continu. Devinez qui a gagné.
Le mardi 30 octobre en soirée, Brian Williams présentait sur NBC un compte rendu des dévastatations provoquées tout au long de la côte de la Virginie au Connecticut par Sandy, le pire ouragan jamais observé dans le nord des Etats Unis.Une attention particulière est portée sur le drame de Breezy Point, petite communauté côtière de New York, dont 100 maisons ont brûlé après avoir été inondées. Suit une mise en perspective: faut-il moderniser les infrastructures, supprimer les lignes électriques aériennes, etc. Des informations chiffrées font un état des lieux précis, de multiples reportages rendent compte des dégâts, des dizaines de témoignages, des conférences de presse, des interviews de spécialistes font dans la soirée un tableau complet, informatif, dense (mais provisoire, évidemment).
CNN a fait de même toute la journée. Mettant la campagne présidentielle en stand-by, les reporters les plus aguerris ont déployé des moyens hallucinants, sur une part substantielle du territoire, pour documenter cet incroyable désastre. On découvre les images d’un hôpital, évacué en pleine nuit pour défaut de courant. Celle d’un village du New Jersey, ensablé par les dunes écrasées par les vagues. Celles du métro de New York submergé, des rues vides, des taxis noyés. Celles de l’incendie du Queens dans lequel 100 maisons transmises de générations en génération ont disparu dans l’eau et les flammes. Et enfin, les reporters suivent la longue traine blanche que l’ouragan a laissée derrière lui à l’intérieur des terres, aspirant un front froid qui enneige la Virginie.
En direct de flaque en flaque
La veille, pendant la tempête, le tableau était tout autre: pour ne parler que de CNN, la dramatisation qu’elle a sécrétée pendant plusieurs jours s’est concrétisé lundi par le programme probablement le plus ennuyeux et improductif depuis l’invention de la télé.
Ce jour-là, une grue a plié, menaçante, au sommet d’un building; la marée montante a envahi Battery Park et s’est retirée, deux fois; la ville d’Atlantic City a été partiellement inondée. Ces trois événements ont occupé chacun plusieurs heures d’antenne, faisant l’essentiel de la journée. Trois des plus grands reporters de la chaine, Erin Burnett à Battery Park, Ali Welshi à Atlantic City et Anderson Cooper ici et là, ont livré un grand nombre de comptes rendus, en alternance avec les studios de la chaîne, bravant la tempête pendant des heures, luttant héroïquement contre la montée du niveau d’eau et la force du vent. Ils ont probablement travaillé non-stop pendant près de 48 heures, tout comme les cadreurs, ingénieurs du son, chauffeurs, pilotes, photographes. L’infrastructure géante de la chaîne a tourné à plein régime, faisant l’impasse sur l’essentiel de la pub, et limitant les interventions sur la présidentielle.
Le résultat est surréaliste: A Atlantic City, Ali Velshi a les pieds dans l’eau, parfois un peu plus. Il est filmé en plan large, au milieu d’un carrefour, luttant contre un vent de plus en plus violent. Mais s’agit-il d’un débordement localisé, ou de l’Atlantique qui s’invite au centre d’une grande ville? Le petit bonhomme rouge au centre de l’écran pourrait bien avoir les pieds dans une grosse flaque, le champ d’une caméra fixe, ça reste le champ d’une caméra fixe. Le niveau d’info est inversement proportionnel au niveau d’eau.
Au sud de Manhattan, Erin Burnett tente de dramatiser la montée des eaux, avec un succès mesuré. De fait, la crue sera historique et fera d’énormes dégâts, provoquant l’évacuation de plusieurs hôpitaux et paralysant les transports. Mais pour l’heure, les joggers continuent à passer dans le champ de la caméra, au grand désarroi de la présentatrice restée en studio.
Lundi vs mardi
C’est donc seulement le lendemain que le travail des équipes de CNN a payé. Mardi, dans la matinée, les conséquences de la tempête sont devenues plus claires. Les reportages de dizaines d’équipes affluaient, et ils parlaient et montraient tout autre chose: une côte du New Jersey dévastée pendant la nuit, des villages ensablés par l’effondrement des dunes, des milliers d’opérations d’évacuations en cours, le transfert à la lampe de poche de 200 patients hospitalisés à Manhattan, un incendie géant dans un quartier côtier du Queens, l’inondation du métro, la détresse du maire de Hoboken, qui a du faire appel à la garde nationale pour sortir des eaux ses administrés clapotants, les tempêtes de neige et les pannes de courant à l’ampleur elle aussi historique. (Le récit de la journée et les meilleures sources sur la Semaine Américaine)
En se plaçant judicieusement sur un territoire gigantesque, les équipes de CNN ont certes apporté quelque idée de ce qu’il se passait lundi sur la Côte, alors qu’il était risqué de sortir pour l’essentiel des habitants de Nouvelle-Angleterre, et presque impossible de circuler. Mais les drames racontés le lendemain sont d’une ampleur sans commune mesure avec le côté grand guignol de ces reporters amphibies. (soyons justes: lundi et mardi, ce sont semble-t-il les mêmes qui ont bossé. Un tour de force).
Le direct « pieds dans l’eau » a donc ses limites: pour vraiment avoir une (petite) idée de ce qui était en train de se passer, il fallait se tourner vers les réseaux sociaux: On y trouvait de l’info mais aussi des documents, photos, vidéos. Mais même celles-ci doivent être mises en contexte, traitées, éditées, et cela va sans dire, vérifiées. De nombreux hoax ont circulé, et c’est essentiellement le travail des journalistes qui permet aujourd’hui d’avoir accès à cette masse de documentation fournie par le public. Poynter fait un point sur la riposte que médias et réseaux sociaux ont mis en place pour permettre de séparer le réel du chiqué. « L’information en situation d’urgence est un service public qui doit être coordonné » constate le site.
L’autre point sur lequel la télévision n’a pas tenu têtes aux journaux et aux réseaux sociaux, c’est que les informations arrivent les unes après les autres sur une durée très longue. La plupart des gens ne passant pas leur journée devant la télé, une info ancienne de quelques minutes est perdue à jamais. Allumer la télé pour savoir si votre train va partir est inutile. Sur les live-blogs, non seulement la succession des événements est réspectée, mais il y a à tout moment possibilité de trouver tout ce qui a été écrit dans les heures précédentes.
Un autre aléa du direct: la décision de la Cour Suprême sur l’Affordable Care Act
Le 28 juin 2012 aux alentours de 10 heures, c’est un autre aspect de l’info en direct qui a malmené les télés, lors d’une décision de justice: Fox News et CNN, les deux faux frères de l’actu, ont annoncé pendant environ 5 minutes chacun que la Cour suprême des Etats-Unis avait invalidé la réforme maitresse de Barack Obama: l’assurance obligatoire des soins. Cependant, cette information était fausse, les juges ayant voté en faveur de la loi. CNN s’est laconiquement excusée quelques minutes plus tard, et Fox News s’est contenté d’affirmer que la Newsroom avait livré les faits tels qu’ils arrivaient: deux aspects avaient successivement été examinés par les juges. L’inconstitutionnalité du mandat individuel, constat semblant invalider la réforme, figure dans la décisision deux pages avant sa transformation en taxe (qui, elle, peut être décidée par le Congrès en accord avec la Constitution. L’essentiel de la réforme était donc sauvé).
La tâche n’avait pourtant pas été insurmontable pour tout le monde. Le blog spécialisé ScotusBlog (pour Supreme Court Of The United States) a mis en place un liveblogging qui avait fait ses preuves lors de précédentes décisions. Une équipe relativement réduite et une bonne mise à jour des moyens techniques ont permis à ce blog de réunir des centaines de milliers de lecteurs simultanés sans faillir. Les spécialistes ont répondu aux questions des internautes jusqu’à la dernière seconde pour poser le cadre des décisions à venir, puis se sont attelés à comprendre la situation dès que les juges ont débuté la communication de leurs décisions.
Les juges ont d’abord donné leur opinion par oral; enregistrement interdit. Les spécialistes du Scotusblog ont alors tenu leurs lecteurs informés du contexte, donnant les informations au compte-goûte, à mesure qu’elles arrivaient et qu’elles étaient comprises, en expliquant comment ils obtenaient l’information. En l’absence de toute fuite, les opinions livrées à 10 heures du matin ont fait l’objet de dépêches par Bloomberg, puis Reuters, dans la même minute: 10 heures 07. Les informations du Scotusblog ont permis à de nombreux journalistes hors de Washington de donner l’information exacte aux alentours de 10 heures et quart.
Le direct télévisé c’est peut-être bon pour les couronnements, les slaloms géants et les débats présidentiels. Mais pour l’actu, désormais, il y a mieux.
Le correspondant aux Etats-Unis de la Radio suisse romande RTS est intervenu dans l’émission Médialogues sur cette question. A écouter ici